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18.11.2005
Totems
LE LOUP :
Je suis un loup.
Je marche la nuit dans les forêts. J’ai peur des hommes. Les hommes puent comme aucune autre bête, ils sentent le goudron, la mauvaise chair, la peur. Je pisse près de leurs routes pour tâcher de chasser leur odeur, mais elle est partout. Ils mettent les miens en cage, quand ils ne les tirent pas comme des lapins. C’est une insulte.
MES POTES :
LE MANCHOT :
C’est connu le manchot passe partout. Toujours habillé d’un costard impeccable et d’un air guindé, son dandinement viril de cow-boy préparant un duel lui fait passer le moindre le moindre physionomiste la tête haute. On le croise dans les open bars, avec un verre on the rocks interrogeant du bec la foule alentour et pensant à la banquise. L’alcool lui donne un peu chaud, mais le manchot est un mondain fini et honteux.
Sa haute silhouette, son élégance naturelle, sa virilité tranquille d’armoire à glace bonhomme, le fit remarqué un soir pendant l’inauguration d’une patinoire olympique par une directrice de casting. Il démarra une carrière cinématographique dans un obscur court-métrage anglais, The wrong trouser et vola déjà la vedette au duo de comédien Wallace et Gromit en assurant le rôle glaçant d’un voleur de bijou; fit un caméo confondant de grâce dans un flim de David Fincher; vola avec quelques congénères la vedette au lion, au zèbre et à la girafe de Madagascar avant d’enfin obtenir un long-métrage à son nom, La marche de l’Empereur où il crève enfin l’écran.
Mais la vie de mon ami le manchot n’a pas vraiment changé. Il s’ennuie maintenant aux avant premières et aux festivals, une vodka glacée posée à côté et regardant de son œil noir les poules qui lui font la cour. Parfois le soir, assis dans un fauteuil confortable devant la porte de frigo ouverte, il relit les mémoires de Paul Émile Victor en attendant un hiver qu’il espère rude.
L’ORANG-OUTAN :
L’homme de Bornéo est un homme comme vous et pas moi. Fatigué des guerres, du travail, et de la parole, il décida un jour de retourner dans la jungle, d’y vivre de cueillette, d’amour et d’eau croupie. Décidé à ne plus crier, hurler, jeter l’anathème, insulter et surtout à ne plus dire une connerie, quoi qu’il arrive, il fit vœu de silence. C’est pourquoi il passe pour un imbécile pendant les conversations, mais regardez-le dans les yeux et c’est vous qui vous sentirez un peu con.
Aujourd’hui, pendant la sieste qui précède le roupillon, il entend au loin les bulldozers. Un orteil dans le nez, il s’interroge. Les arbres n’ont pas plus de réponse que lui. Un émissaire secret des gorilles des montagnes lui apporte un message du Conseil des Grands Singes qui réclame l’application des droits de l’homme aux haplorhiniens. Mais il y a si longtemps que l’orang-outan ne sait plus quoi dire qu’il ne dit rien.
LE CANDIRU (-t-on arf, arf, arf) :
Le candiru fait moins de trois centimètres, c’est pourquoi, il aime se faire remarquer. C’est un poisson-chat, ce qui n’est pas rien. Il a souvent envie de se passer la nageoire derrière l’oreille, mais son corps allongé lui interdit ce genre de contorsion. Et pour tout dire, au risque de le fâcher, il n’a pas d’oreille. C’est peut-être ce drame identitaire qui le pousse à toujours faire l’original, d’autres pensent que c’est peut-être lié à la quasi-transparence de son corps.
Pour se nourrir, il s’introduit dans la cavité branchiale de poisson plus gros que lui et s’y fixe grâce aux épines recouvrant ses opercules. Ensuite il mord et avale le sang qui en sort. Ça fait sourire, hein ? Et pourtant, peut-être parce qu’il confond le flot d’urine avec le jet d’eau expulsé par les branchies d’un gros poisson, il arrive que le candiru s’introduise dans l’urètre d’un baigneur. Je vends actuellement des candirus génétiquement modifiés pour vivre dans des eaux fortement chlorées. Le brevet est déposé. Je cherche ma future clientèle parmi les piscines municipales, les centres de soins avec jacuzzi, et même les piscines privées. Nous travaillons également à une espèce naine avec une durée de vie de quelques heures qui sera vendue dans les magasins de farce et attrape. Dorénavant, plus personne ne se moquera du Candiru-t-on, arf, arf, arf.
Ce texte est dédié à mes copains biologistes exilés dans les pays anglo-saxons et à tout ceux qui ont partagé avec moi une ballade dans les bois, les chemins, en grimpant une coline, en descendant une rivière, dans des réserves plus ou moins naturelles et qui le nez dans les nuages ou assis sur une fourmilière se sont surpris à aimer la nature.
En un an, à vivre dans la ville, j'ai oublié une bonne moitié du nom des fleurs que je connaissais. Le loup se perd en compagnie des hommes.
14:40 Publié dans Totems | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Commentaires
j'adore le candiru! j'en ferai presque mon totem aussi! cette ordure, transparente qui plus est pour ne pas se faire voir, a un mode de vie qui force l'admiration! Et un nom latin d'une poesie (Vandellia cirrhosa)! La quintessence du parasitisme! Une bestiole qui vous fait enfin comprendre pourquoi y'a rien de mieux que la biologie: la nature a invente de vraies blagues retorses qu'il est enthousiasmant d'observer! (je m'egare...). Pour les amateurs d'images fortes, a la fin de la notule/notice (? je perds mon francais) du site anglais de Wikipedia sur le Candiru, un lien montre tous les details de l'operation de "removal from a penis" de cette charmante bete (je sais que vous allez aller voir....).
Sinon a propos de manchots, en UK, avant le Wallace et Gromit, on a eu le droit a un court metrage tres delirant avec pour perso principaux les manchots de "Madagascar". Tres tres enleve et drole, presqu'a donner envie de revoir Madagascar, c'est pour dire... (vous etes d'accord, Madagascar c'etait une merde non?)
Ecrit par : lhubris from Norwich | 18.11.2005
C'est quoi un trackback?
J'y comprends rien. Tant mieux.
Non, simplement, les animaux, là, on attendrait presque une anthologie ou je ne sais pas, une sorte d'histoire naturelle, où les hommes seraient vilipendés, non parce que ce sont des hommes - il y a des hommes bien- mais que le cher LOUP continue son aventure avec les animaux, les plantes et tout ça.. la belle remarque superbe toujours vécue qui indique qu'on perd le nom des fleurs en quelques mois... oui, la contestation s'il y en a une possible, ce sont les animaux qui nous l'offrent: le grand ancêtre Kafka (Choucas en tchèque) nous indique la direction, avec la vermine bien sûr, mais également Joséphine la souris cantatrice, ou les recherches d'un chien ou le singe qui parle devant l'académie...
Ce n'est d'ailleurs pas contester seulement, c'est comme le fait le loup ici, aller à la racine de NOUS.
Merci, je ne considère pas que c'est un exercice, mais une vérité métaphysique qui ne demande que son Buffon, son Bouffon. Le travail est déjà très bien lancé.
Merci le loup!
Ecrit par : raymond | 18.11.2005
Cher Raymond,
j'ignore ce qu'est un trackback, je crois qu'il s'agit d'un lien entre articles de blog. Il nous faudrait la clarté népalaise pour disperser ce brouillard techno et son sabir. J'ai décidé récemment que vous aurez le droit à votre Fiche personnage, vous pouvez trembler. En attendant, saluez votre femme de ma part.
Cher Gaby, Madagascar est nul, mais les manchots et leur délire Jamesbondien sont hilarants. S'il y a cinq minutes à sauver dans ce flim, ce sont les leurs sans hésitation. Qu'ils aiant eu droit à un court métrage ne m'étonne guère. Le manchot est l'avenir de la pellicule.
Ecrit par : LOBO | 18.11.2005
Je tremble en effet à l'idée d'une fiche personnage.
Je ne sais pas pourquoi. Passer dans ton tourbillon d'images me donne l'impression que je vais traverser un maelström où l'inattendu est le plus sûr. Mais en même temps, sois assuré que je considère cela comme un insigne honneur.
Quant au trackback, on restera dans l'ignorance et c'est très bien. Il est bon d'avoir des endroits où le monde s'exprime sans nous, ça veut dire qu'on a encore de la marge... de la liberté veux-je dire.
Ecrit par : raymond | 19.11.2005
Happy Feet sort en novembre 2006. Nicole Kidman, Robin Williams, Elijah Wood et Hugh Jackman y jouent tous des manchots. On n'a pas fini de bouffer du costard noir et blanc.
(vu la bande annonce avant le dernier Harry Potter)
Ecrit par : lenep | 20.11.2005
