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30.03.2006

Totems (3)

LE LOUP :

En tant que loup, j’ai beaucoup erré en forêt. C’est d’ailleurs là que je suis le plus loup ; je marche d’un pas souple et silencieux, mes narines s’ouvrent, mes oreilles se dressent et j’ai de l’espace plein le nez. Je préfère alors marcher seul, les hommes qui m’accompagnent parfois font trop de bruit, ne connaissent pas l’affût, sont impatients d’aller quelque part. Au bout d’un moment, je vais courir dans le taillis, oubliant les chemins et traçant ma voie de loup. Je fais des rencontres, j’écoute le babillage du petit peuple de l’eau dans le chant d’une rivière, j’essaie de m’épuiser, de m’enivrer. Ce que j’aime le plus dans la forêt, c’est que tout y est vivant. Ce qui me déplait le plus chez les hommes, c’est que tout y est mort, stérile et par conséquent abscons.

TROIS RENCONTRES :

LE RENARD :

Ce jour-là, je suis énervé après Q. qui me saoule depuis vingt minutes avec mon barbecue… Je décide de faire un tour, voir là-bas si j’y suis et si j’y suis plus calme qu’ici. Je pars marcher, mais comme le repas va bientôt être servi, je dois faire vite. Je marche vite aussi pour me faire sortir la colère du corps. Sur le chemin montant en lisière de forêt, débouche un renard, à une trentaine de mètres devant moi. Le vent est à mon avantage, mais il se retourne et me voit. On se regarde. Je m’attends à ce qu’il se renfonce dans le taillis. Mais, il poursuit sur le chemin, admettant ma présence et j’adapte mon pas au sien pour le suivre à distance égale. Après plusieurs dizaines de mètres, il passe à gauche pour suivre en lisière de champs une sente animale que j’avais déjà repérée. Je vais voir, il a disparu. Je redescends chez moi, la colère envolée. Q me chambre un peu.

LE CYGNE ECHAPPE DE SAINTE-ANNE :

J’ai trouvé un boulot de loup, je bosse dans les chemins avec un collègue Herr Klaus. C’est un gars de mon gabarit, virois d’origine et manchot d’adoption, kayakiste, amoureux de la nature et du monde rural. Il m’a d’ailleurs beaucoup appris.

On passe toutes nos journées aux grands airs à prendre des notes, faire du balisage, nettoyer des coins, choisissant nos arbres, nos pierres au mieux. Le soir, claqué par la journée de boulot, on va fumer un joint dans un coin sympa, le cul dans l’herbe, le nez au vent, en rigolant des aventures de la journée et en préparant l’itinéraire du lendemain.

Ce soir-là, Herr Klaus décide de se poser prés de l’Orne, à un endroit où elle fait un coude en se heurtant à une falaise. On est pas loin de la source, la rivière est à cette endroit plus jeune et plus vive que celle que je connais, la crue qu’elle subit accentue cette impression. On roule le pétard dans la caisse et on sort fumer sur la rive. On entend alors un flap-flap impressionnant qui vient de notre gauche, ce sont les ailes d’un cygne qui heurtent l’eau en décollant. Il remonte la rivière et vient vers nous. Il se pose deux mètres plus loin dans l’eau. Nous sommes ravis, ce cygne vient nous rendre hommage sans doute, nous faire admirer sa beauté, discuter avec des interlocuteurs dignes de lui.

Il avance en nageant doucement vers nous, on se recule pour ne pas l’effrayer, et parce que nous le sommes un peu, quelque part, au fond. Un cygne c’est une belle bête, ils atteignent parfois le mètre cinquante. Et puis, il paraît plus gros encore car il a les ailes légèrement ouvertes et les plumes du coup hérissées. Il monte sur le rivage, on se recule et là il nous attaque… Morts de peur, on court se réfugier dans la caisse. Herr Klaus se retourne vers moi, on éclate de rire. On vient de courir comme des dératés, la trouille au ventre poursuivi par un palmipède con comme une bite. Les hommes des bois viennent de se taper la chouma à cause d’un oiseau. On regarde dehors, le cygne est à l’affût, il nous attend. On vérifie dans nos faunes, et on se rend compte qu’on est en pleine période de nidification. On avance la voiture au ralenti, le cygne suit en barbotant, on recule, il remonte la rivière surveillant le véhicule. On restera une petite heure en refumant un joint et sans cesser de rire, sortant de la voiture pour se faire attaquer aussitôt, élaborant des stratégies pour qu’il nous laisse tranquilles. On en a mal au ventre tellement on rigole. Je me promets de repasser un jour, hors période de nidification.

Je repasse seul, quelques mois plus tard, c’est la fin de journée, je décide d’aller fumer un joint là-bas car je sais que l’Orne déborde et que ce sera très joli. Ça me permettra de vérifier aussi si le passage est toujours possible même en cas de crue violente, de signaler éventuellement le problème dans le guide, voir de proposer un itinéraire bis. J’arrive à peine que le cygne est déjà là ; je descends, il attaque. Je vois que le passage est toujours possible. Je me casse.

Des mois plus tard, on inaugure l’itinéraire avec un groupe, plus de deux cents bornes de marche, d’est en ouest, traversant une bonne partie du domaine forestier ornais. Le tout pour arriver dans la baie du Mont-Saint-Michel. Au jour de l’étape qui passe chez le cygne, alors que je vérifie l’itinéraire pour prévoir pauses, ravitaillements, passages difficiles, je signale à l’équipe qu’au moment du franchissement de l’Orne, ils rencontreront le cygne échappé de Sainte Anne, et qu’il est dangereux… On me regarde en hésitant à appeler les urgences psychiatriques, mais je suis le gars de terrain, j’ai l’habitude qu’on me prenne pour un con.

Le soir, au moment du débriefing, j’apprends que le cygne a attaqué un petit groupe de retardataires.

LE SOUFFLE DE LA TERRE ET LA DANSE DE L’ARBRE :

On est dans la voiture à l’entrée d’un chemin que je ne connais pas, d’après la carte, la portion est longue et accidentée, il y un peu de balisage à faire.
« Tu vas voir, c’est assez sauvage, ça va te plaire… Je t’attends à la sortie du chemin. »
Je pars et je retrouve Herr Klaus à l’endroit prévu. Il est hilare dans la voiture.
« Regarde au pied du pin, là. »
Je regarde et je vois la terre se soulever lentement et s’affaisser au même rythme, cela recommence presque régulièrement, la partie qui se soulève fait une surface d’environ quatre mètres carrés et elle lève de prés d’un mètre. Moi, je suis ébaubi. Je comprend rapidement, l’arbre au pied duquel respire la terre est légèrement déraciné, il part à l’oblique et le vent l’agite, le penchant et soulevant par levier ses racines et la terre prise dedans. C’est d’une beauté stupéfiante.
« T’as vu.
- Ouais. Terrible !
- Bon, on bouge, parce que la dernière fois que j’ai vu un truc comme ça, les racines ont projeté une pierre qui a atterri sur mon pare-brise. »

J’aime le vent, et j’aime aller en forêt par grand vent. Le nez au ciel, je regarde la cime des arbres qui dansent au gré du vent. C’est une danse de géant, lente et pleine de force, une danse de centenaires en pleine force de l’âge. C’est une danse qui dit que les arbres sont vivants et qu’ils sont heureux quand il vente et qu’il pleut.

Ce texte est dédié à ceux qui ont fait de longues marches avec moi, P’tit Fred, Mick Tendresse, l’Évangéliste, Cécé et Boubou.
Ce texte est plus particulièrement dédié à Herr Klaus, sa belle et ses enfants.

12:30 Publié dans Totems | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

Commentaires

On s'y croirait...
... J'étais un peu énervée en arrivant, mais là, la danse des arbres, le cygne, le renard et tout ça, bin me voilà calmée :)

Ecrit par : Mademoiselle_Yum | 30.03.2006

moi j'ai beaucoup aime "j'ai de l'espace plein le nez", je garde ca dans un petit coin de ma tete.... Sinon le cygne est un grand moment, c'est des teignes ces machins la!

Ecrit par : lhubris | 30.03.2006

Arf, j'aime bien aussi cette phrase mais en relisant le texte, j'ai regretté de ne pas avoir écrit : " j'ai de l'espace plein le museau. "

Ecrit par : LOBO | 30.03.2006

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