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12.06.2006

Des nouvelles du bon Dieu : Comment j'ai rencontré Dieu

Ce jour-là, le bilan n’est pas bon. Ça fait des jours et des jours que le bilan n’est pas bon.

État du frigo : quasi vide. Un bocal de cornichons, une bouteille de ketchup Heinz, deux yaourts premier prix périmés et le début prometteur d’une culture de champignons sur tomate. Problème, j’ignore si ces champignons sont comestibles et je suis certain que les tomates ne le sont plus. Je mange un des yaourts.

État mental : Vingt mille lieues sous les mers. Dans un noir total, la nuit éternelle, je croise des monstres fugitifs, des gueules béantes, des yeux morts de n’avoir jamais vu le jour, des tentacules comme des arbres. Sur le fond, des mégaptères finissent de pourrir. J’ai cette nuit pour seul horizon, bien que l’horizon soit une idée lointaine quand on est à ce point sous l’eau, noyé.

État de la boîte aux lettres : stationnaire, l’absence de lettre d’amour et de proposition d’édition ne dérangent nullement les pubs, les factures et les petites annonces… Je jette le tout sauf le journal d’annonce. Je lis les annonces matrimoniales parce que la solitude des autres me semblent encore pire que la mienne et que d’une certaine façon, cette idée me soulage. Je lis les petites annonces immobilières et je tombe sur celle-ci :

« Cause manie de vieux monsieur, cède à un écrivain débutant la jouissance d’un studio rénové dans un ancien hôtel de charme. Écrire au journal, qui transmettra. Si l’on est un peu rêveur, on peut toujours poster une lettre sans adresse, avec la mention Quand même les baleines, c’est quelque chose, dans n’importe quelle boîte aux lettres de Monsonge. »

Jouissance… Hôtel de charme… Manie de vieux monsieur… Je la relis en savourant d’avance :

« Cause manie de vieux monsieur, cède à un écrivain débutant la jouissance d’un studio rénové dans un ancien hôtel de charme. Écrire au journal, qui transmettra. Si l’on est un peu rêveur, on peut toujours poster une lettre sans adresse, avec la mention Quand même les baleines, c’est quelque chose, dans n’importe quelle boîte aux lettres de Monsonge. »

Cette annonce a été écrite pour moi… Écrivain débutant…Écrivain débutant signifie sans doute écrivain raté ayant une vocation déçue et n’ayant jamais rien publié de digne… Et puis c’est vrai que c’est quelque chose les baleines. J’ai toujours rêvé de nager au milieu des baleines. Je voudrais que les baleines volent en troupeau pour les voir passer dans les ciels couchants des grandes migrations.

J’ai écrit deux lettres ; sur l’une des enveloppes, j’écris l’adresse du journal, sur l’autre j’écris Quand même les baleines, c’est quelque chose… Et la course des girafes aussi. Je poste les deux avant la levée du jour. En rentrant chez moi, j’ouvre la boîte aux lettres machinalement et il y a une enveloppe sur laquelle est écrit C’est vrai que je suis assez fier des girafes aussi.

S’il me restait une once de santé mentale, je me serais inquiété. Heureusement, la solitude, l’alcool et une certaine complaisance envers moi-même ne m’avaient pas laissé un neurone vigilant. Et puis je suis un peu rêveur…

L’auteur du courrier me proposait un rendez-vous pour le lendemain à l’Hôtel de la gare, afin de visiter le studio. Il me félicitait de la rapidité de la réponse et du choix d’envoyer une enveloppe sans adresse.

Le lendemain, je visite en compagnie d’un vieux monsieur un studio très propre avec deux fenêtres donnant sur l’ancienne gare. J’adore les gares. Mon futur propriétaire a une longue barbe blanche, est légèrement ventripotent et sourit beaucoup. J’ai l’impression qu’il a souvent envie de rire. Monsieur Machin m'explique qu’en guise de loyer, il me demande simplement de répondre à deux exigences. Écrire chaque jour, à l’exception du dimanche, au moins une page sur la vie de l’hôtel. Il a prévenu les autres résidents. Assister le dernier samedi de chaque mois au banquet donné dans l’ancien restaurant du rez-de-chaussée. Je crois qu’un flingue sur la tempe serait moins convaincant, j’accepte l’offre.

Évidemment, j’ignore à ce moment que mon futur propriétaire et voisin du dessus est Dieu. J’ignore que ma tâche, une page par jour, est essentielle à la conservation du monde ; j’ignore qu’elle est si importante que le locataire précédent s’en est pendu. Et Monsieur Machin, alias Dieu le père, a beau me dire que les autres résidents sont un peu spéciaux, je n’imagine pas encore à quel point.

11:40 Publié dans Des nouvelles du bon Dieu | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note

Commentaires

Viiite, la suite...

Ecrit par : estelle | 12.06.2006

j'adore !
http://perso.orange.fr/boloky/video/girafe.avi

Ecrit par : Hubbub Hum | 12.06.2006

C'est merveilleux de te lire. J'espère que tu vas bien (dernière semaine sans ta louve ?) Je passerai sans doute demain au Plux déposer Don Giovanni (oui, j'ai de curieuses fréquentations pour une féministe). À bientôt.

Ecrit par : Daria | 12.06.2006

J'ai beaucoup aimé, et si tu m'autorises juste une remarque, pour moi, le "alias Dieu le Père" n'est pas nécessaire dans la dernière phrase. J'ai compris et j'ai l'impression vers la fin que le narrateur me prend un peu pour une débile profonde! (L'auteur n'oserait pas, j'espère!)
Merci en tout cas de m'avoir expliqué pourquoi il est interdit de manger des yaourts périmés quand on n'est pas poète. Je ne suis pas sûre que cette explication convaincra les biologistes que tu comptes parmi tes amis...
Bisous

Ecrit par : charlotte | 12.06.2006

... (j'ai égaré mes mots) ...

Ecrit par : Mademoiselle Yum | 12.06.2006

Merci pour les commentaires encourageants : Des nouvelles du bon Dieu est un projet abandonné pour lequel j'ai une tendresse particulière. Des fois, j'abandonne un projet parce qu'il s'avère tout à fait mauvais, d'autre fois, ce sont les circonstances qui décide à ma place l'abandon d'un projet que je ne crois pas trop mauvais.

Hubbub Hum, je n'ai pas l'image sur mon mac, mais je checke ça demain. Merci de l'y avoir mis, car si on y voit une girafe courir le texte sera plus frappant.

Daria, Don Juan (ou Don Giovanni) n'est pas, à mon sens, une compagnie honteuse pour une féministe. Il faut quand même lui reconnaître quelque chose, c'est qu'il se refuse à être un "bon" mari ou à être père : les deux positions d'autorité envers la femme dans le monde classique. Si je ne dis pas de bétise, auquel on me corrigera, dans l'opéra de Mozart, Dona Elvira est un personnage de femme qui s'avère plutôt forte et qui veut se venger de Don Giovanni parce qu'il a pris des libertés avec elle. Machistes et féministes ont beaucoup de points communs comme la reconnaissance du couple comme un territoire politique de conflit sexuel. Des personnages du monde classique, Don Juan me semble être le plus moderne. Et il faut une femme libérée pour lui tenir tête, ce que tu ferais trés bien.

Charlotte, toute remarque est la bienvenue, surtout si elle est précise. Cependant, je ne corrige pas. J'ai hésité sur "alias Dieu le père" notamment sur la question de la clarté du texte. Ce qui m'a fait maintenir cet alias, c'est l'équilibre de la phrase.
Voici la phrase comme tu me suggères de l'écrire :
"Et Monsieur Machin a beau me dire que les autres résidents sont un peu spéciaux, je n’imagine pas encore à quel point."
Les indices sont largement suffisant pour déterminer l'identité réelle de Monsieur Machin, le titre est plus qu'explicite. Je suis tout à fait d'accord avec toi. Mais je préfère ma phrase :
"Et Monsieur Machin, alias Dieu le père, a beau me dire que les autres résidents sont un peu spéciaux, je n’imagine pas encore à quel point." La structure syntaxique est la même que la phrase précédente, je ne dis pas que c'est bien mais c'est ainsi que je travaille, avec des phrases simples qui se font écho, pour que le texte ait sa propre scansion. C'est quelque chose que j'affectionne particulièrement sur les fins de texte, et c'est devenu une facilité d'écriture (bouh).
Je trouve que Monsieur Machin et Dieu le père dans la même phrase se heurtent de façon intéressante.
Et j'aime les alias, ils sont la façon la plus simple de complexifier un personnage. À l'écrit c'est le nom qui incarne, qui donne chair au personnage. J'aime que mes personnages aient plusieurs noms, j'aime qu'ils s'échappent. Leur donner plusieurs noms, c'est leur offrir plusieurs histoires. L'histoire de Monsieur Machin n'est pas la même que celle de Dieu le père, et j'aime qu'on emporte cette idée à la fin du texte. En un mot, je trouve que cela sonne et je le garde, même s'il ne sonne pas "juste". Je te remercie d'accorder autant d'attention à cette phrase.

Mademoiselle Yum, vous avez perdu vos mots ? Ca m'arrive souvent. En général, je les retrouve exactement là où je les avais cherché sans les avoir vu. Ils ont souvent pris un peu de patine, et paraissent plus solide. C'est toujours un plaisir de les retrouver. si vous voulez, je vous prête les miens.

Ecrit par : LOBO | 12.06.2006

Ma phrase préférée du texte c'est celle-là : "Je voudrais que les baleines volent en troupeau pour les voir passer dans les ciels couchants des grandes migrations." Volent en troupeau me semble plutôt rare. Les ciels couchants ne veut rien dire et pourtant tout le monde comprend. Des grandes migrations est à la fois épique et lyrique. La phrase est approximative en permanence. Y'a tout plein de pluriels comme j'aime et y'a pas une foutue virgule (ma femme m'aurait encore disputé). On s'y prendrait les pieds. J'adore.

Les deux phrases que je déteste :
"Dans un noir total, la nuit éternelle, je croise des monstres fugitifs, des gueules béantes, des yeux morts de n’avoir jamais vu le jour, des tentacules comme des arbres."
J'adore l'idée, mais la phrase est sage alors qu'elle aurait dûe être étrange.
Et l'autre :
"Écrivain débutant signifie sans doute écrivain raté ayant une vocation déçue et n’ayant jamais rien publié de digne…" On s'y emmerde de bout en bout. C'est terrible ce genre de phrase, je n'arrive pas à m'en défaire.

Toi aussi, si tu t'emmerdes : dis-moi ta phrase préférée du texte, et celle que tu trouves la plus nulle.

Ecrit par : LOBO | 13.06.2006

Ma phrase préférée est la même que la tienne, à savoir : "Je voudrais que les baleines volent en troupeau pour les voir passer dans les ciels couchants des grandes migrations." Elle résonne dans mon esprit avec des cases de F'murrr que je dévorais, petit, avec mon frangin Lhubris, dans le Génie des Alpages, où on voit les baleines nager en grand troupeau dans le ciel, car, étant baleines, ce sont elles qui soutiennent le parapluie du ciel nocturne dont les étoiles sont des accrocs dans la toile sombre. Et "Quand même les baleines, c’est quelque chose… Et la course des girafes aussi.", c'est une très bonne réponse, car voir une girafe courir est un des trucs les plus magiques qui soient : c'est voir tout d'un coup un grand automate vivant filmé au ralenti et avançant pourtant à vive allure ; ça vaut la nage des méduses. La vidéo montreeffectivement 2 girafons courir puis une adulte.

La phrase la plus nulle : "Il a prévenu les autres résidents." On s'en fout ! Pour le moment, en tout cas...
M'enfin, ça va, y'a pire comme phrase nulle, mon joli-fils me dit souvent : "j'm'ai fait mal ! ", ça c'est une phrase ratée ; mon fils me dit "Ahreu !" pour le moment, je ne crois pas que ce soit une phrase très marquante non plus, à part pour ma femme et moi !

Ecrit par : Hubbub Hum | 13.06.2006

"c'est voir tout d'un coup un grand automate vivant filmé au ralenti et avançant pourtant à vive allure", j'ai cherché à décrire cette course et je n'ai pas trouvé... mais ta phrase est assez juste.

Ecrit par : LOBO | 13.06.2006

c'est vrai que cette phrase appelle plein de sensations et de souvenirs.... "Je voudrais que les baleines volent en troupeau pour les voir passer dans les ciels couchants des grandes migrations." A la maison on etait plus Génie des Alpages que Philemon, mais dans les 2 cas ca vous laisse des traces et des torticolis (les bancs de baleines volent tres haut en general).
Neanmoins, ma phrase peferee est "En rentrant chez moi, j’ouvre la boîte aux lettres machinalement et il y a une enveloppe sur laquelle est écrit C’est vrai que je suis assez fier des girafes aussi.". J'ai meme ri. C'est marrant , ca m'a fait penser a Audiard, je ne sais pas si cela a beaucoup de rapport cependant.
La phrase nulle: "Problème, j’ignore si ces champignons sont comestibles et je suis certain que les tomates ne le sont plus." Trop facile comme construction, je me suis dit que j'aurais ecrit la meme chose, ce qui n'est pas un compliment.
Ah, derniere minute! j'ai 2 autres phrases preferees: "Dans un noir total, la nuit éternelle, je croise des monstres fugitifs, des gueules béantes, des yeux morts de n’avoir jamais vu le jour, des tentacules comme des arbres. Sur le fond, des mégaptères finissent de pourrir." Si, si je te jure. La petite phrase apres la grande j'adore, et finir de pourrir aussi (me demande pas pourquoi).
Voila. On attend la suite donc. Surtout qu'une petite lecture psychanalytique montre que le narrateur est un lache (ben oui ecrire aussi une lettre au journal, ce n'est pas faire preuve d'esprit d'aventure!) et j'espere bien que Monsieur Machin va lui ressortir au moment opportun.

Ecrit par : lhubris | 13.06.2006

La phrase que je trouve la plus consensuelle (et donc la moins intéressante) est "Mon futur propriétaire a une longue barbe blanche, est légèrement ventripotent et sourit beaucoup". Parce qu'alors, tu suggères encore que Dieu est un vieux type barbu, alors que je t'ai déjà dit que Dieu est une femme avec du poil sous les bras.

Ma phrase préférée est "Je lis les annonces matrimoniales parce que la solitude des autres me semblent encore pire que la mienne et que d’une certaine façon, cette idée me soulage", parce qu'elle semble confirmer que le désespoir peut se soigner avec un peu de méchanceté, idée plutôt rassurante, finalement.

Des bisous par milliers.

Ecrit par : Daria | 13.06.2006

C'est pas trés original mais les troupeaux de baleines volantes c'est vraiment séduisant, un peu comme le cachalot dans H2G2.
Je te l'ai déjà dis mais le fait qu'après avoir placé Rorqual dans un texte précédent, tu places Megaptère, charme le petit commandant Cousteau qui sommeil toujours en moi. J'attends donc avec impatience le texte qui parlera de Narval, Epaulard, Béluga ou autre Lamantin.

Ecrit par : movie/freak | 16.06.2006

Je pense que le bélouga va effectivement faire son apparition prochainement.

Ecrit par : LOBO | 16.06.2006

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