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29.09.2006

Des nouvelles du bon Dieu : La Mère de tous les maux

Le jour de l’emménagement, ça faisait pas dix minutes que j’avais repoussé la porte derrière le dernier carton de livre qu’elle frappait à la porte. À peine le temps de faire un pas qu’elle frappe à nouveau. La mort ne serait pas plus pressante. Le monde est déjà assez compliqué comme ça, je trouve, sans qu’on y rajoute ces sonneries qui interrompent toujours au moment le plus délicat les envies de suicide qu’on berce dans son crâne. Je n’ai pas de téléphone. Mais à moins d’aller vivre dans un caveau, je ne vois comment empêcher les gens de frapper à ma porte. Et de toute façon, je n’ai même pas le temps de m’offusquer qu’elle frappe une troisième fois. J’entrouvre.

- Alors ? Vous vous plaisez ? qu’elle me dit.

À vrai dire, j’ai tendance à éviter les miroirs…

- Pardon ?
- Vous plaisez-vous dans votre nouveau logis ?
- Disons que les trois premières minutes n’étaient pas mal. À qui ai-je l’honneur ? (Oui, des fois, je parle comme ça.)
- Excusez-moi. Thérèse Ralplun, représentante des locataires.

Elle me tend une main recouverte de métal, au bout d’un bras brûlé par le soleil qui pendouille lui-même à un sourire inamovible. J’hésite…

- Vous collectionnez les mélanomes ?
- Barbenfeu ! Pourfendeur de vieilles chouettes !
- Vos dents là ? c’est tout du plastique ou y’en a des vraies.

Je n’ai pas le temps de choisir la réplique idéale qu’elle enchaîne pendant que je lui sers mollement les merguez…

- Ne vous inquiétez pas, j’ai lu votre nom sur la boîte aux lettres. Monsieur Machin, quel drôle de nom tout de même, je ne m’y ferais jamais, est très à cheval sur l’installation depuis que je lui en ai fait la remarque. Avez-vous rencontré les autres locataires de l’hôtel ? Non, sans doute… Certains sont très sympathiques, vous verrez… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Après tout, nous sommes du même étage. Mona est très rendant service aussi, malgré son ancien métier puisqu’il paraît que c’est un métier. Pauvre femme. Elle est au dernier. Vous savez qu’ils n’ont pas l’ascenseur ? Il s’arrête au troisième ! Enfin, il faut de tout pour faire un monde et il n’y a pas de sot métier. Elle est très propre et très correcte en tout cas…

J’essaie de dire quelque chose d’intelligent, mais je ne peux pas prendre suffisamment d’air. J’avais oublié qu’on pouvait se parfumer autant. Elle a du manger un fleuriste, c’est pas possible. Merde, j’ai loupé un passage…

- Des femmes entre elles, ce n’est pas mes affaires, mais avouez que ce n’est pas commun. De toute façon, avec elles, vous ne craignez rien, n’est-ce pas. Ah, ah, ah… Pour vous rassurer, vous êtes à l’étage le plus calme. Nous sommes entre nous, ici. Le Capitaine est parfois exubérant. Il force sur la bouteille, ce n’est pas un secret. Pauvre homme ! Il a travaillé sur un baleinier autrefois. Il a toujours des anecdotes très pittoresques à raconter, très pittoresques ! Vous êtes étudiant ?

Zut, c’est à moi.

- Et bien…
- Oui, oui, oui, je m’en doutais, vous faites si jeune. Mais ce n’est pas grave… Je n’ai rien contre les étudiants, rassurez-vous. J’espère que ça se passera mieux qu’avec le locataire précédent en tout cas. Pauvre homme ! on vous a dit, non ?
- Non, je ne… Enfin, si…
- Je ne comprend pas qu’on se suicide avec un fusil à l’intérieur d’un appartement. Ça dépasse l’entendement, à l’intérieur… Il y avait du sang jusqu’au plafond, quelle saleté. Vous savez qu’il y a un supermarché à deux pas ? C’est très bien, les caissières sont adorables ! Quelle horreur quand même le suicide. Personne ne reste jamais très longtemps dans votre appartement… C’est comme une malédiction, mais je dois y aller. J’étais sortie couper des roses dans le jardin. J’en mettrais dans le vase du hall, ça égaye. Au plaisir. Et n’hésitez pas, si vous avez besoin de quoi que ce soit. Thérèse Ralplun, juste en face… Vous voyez ? Bien. Au moindre problème… À bientôt…

Et hop, elle me retend le bouquet de merguez baguées que j’ai à peine le temps d’attraper avant qu’elle ne s’engouffre dans l’escalier, armée d’un sécateur.

C’est ma première rencontre avec la Mère de tous les maux.




(Je dédie ce texte à ma voisine casse-couille du rez-de-chaussée, qu'on appelle affectueusement la Sorcière et sans qui la Mère de tous les maux n'aurait peut-être pas vu le jour.)

12:05 Publié dans Des nouvelles du bon Dieu | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note

Commentaires

Et pour ceux qui aiment bien les ambiances de pallier et de concierges, "Lady in the water" de Night Shyamalan...
Continue comme ça, Lobo.
Miss you
xxx

Ecrit par : Daria | 29.09.2006

Le lecteur est curieux et même si quand on a fait un peu d’études littéraires on nous apprend que le beuvisme c’est très mal, que la vie de l’auteur il faut s’en foutre que c’est le narrateur que compte blablabla, blablabla, on cherche toujours des petits indices pour satisfaire une curiosité parfois malsaine. C’est un peu comme affirmer « moi, je ne lis jamais la presse à scandales ! de vrais torchons !! » et ouvrir un Voici ou un Gala chez le marchand de journaux en attendant son RER…
Tu avoues à la fin que cette histoire t’a été inspirée par la personnalité de ta voisine et de là deux choses en découlent :
- le lecteur cherche des indices. Il ne décolle pas des événements narrés, il ne cherche pas ailleurs.
- les éléments du réel t’emprisonnent. Je trouve tes textes meilleurs quand tu crées un univers de toute pièce et je me demande si, du fait que tu conçoives tellement bien ce quotidien, tu ne te lasses pas en le décrivant et donc escamotes inconsciemment quelques éléments, ce qui fait que le texte n’est pas toujours très clair.

Je trouve qu’il y a quelques incohérences. Je ne comprends pas l’histoire de la « main recouverte de métal ». Sans doute le sécateur de la fin mais comment peut elle vouloir te serrer la main si elle tient déjà un sécateur ?
L’histoire des mélanomes n’est pas très claire non plus, et peut être aussi les merguez.

Dans les dialogues il y a de bonnes choses, comme le quiproquo autour de « vous vous plaisez ? » ou encore l’enchaînement chaotique des idées dans la dernière réplique de la voisine. Mais je crois que tu devrais retravailler l’oralité à certains endroits. La voisine fait des phrases trop compliquées pour être prononcées telles quelles à l’oral comme : » Monsieur Machin, quel drôle de nom tout de même, je ne m’y ferais jamais, est très à cheval sur l’installation depuis que je lui en ai fait la remarque. » D’accord pour l’incise mais à l’oral je crois qu’on rompt la construction en reprenant au moins le sujet par un pronom, du style « il est… » voire « lui, il est… »
Des images que j’ai aimées : « un bras brûlé par le soleil qui pendouille lui-même à un sourire inamovible. » et « Elle a du manger un fleuriste, c’est pas possible. » (celle là m’a fait rire !)

Voilà mon très humbre avis, tu sais bien. Ma position est tellement facile. Continue à te mettre en danger pour nous. On se régale quand même en te lisant.
Charlotte

Ecrit par : charlotte | 19.10.2006

Merci Charlotte, avis trés éclairé et détaillé, c'est exactement ce dont j'ai besoin.
Par contre, ça ne me dit si je te vois ce week-end ?

Ecrit par : LOBO | 19.10.2006

non, on est désolé. J'ai plein de boulot et on reste à Paname. As tu reçu notre carte?
Biz

Ecrit par : charlotte | 19.10.2006

Pas de carte, c'est qu'elle arrive.

Ecrit par : LOBO | 19.10.2006

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