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06.10.2006

Le mois de la censure : hard discount sur l'inspecteur du travail , M Bereno, qui n'a plus le droit d'écrire sur son blog

Le pourquoi du comment de à qui la faute, mais bon c'est la vie...

Sans filet (première partie)

By Journal d'un inspecteur du travail

"Je les ai vues de loin: deux silhouettes sur le toit, sans aucune protection contre les chutes de hauteur. Direction le chantier. Au pied du mur, j'emprunte une échelle (heureusement fixée) pour accéder sur la toiture plane du bâtiment où travaillent les deux hommes. Ils sont surpris de me voir ainsi apparaître , le bloc-note à la main. Ils effectuent des travaux d'étanchéité.

Je me présente. Le patron s'avance vers moi, l'ouvrier s'approche également mais reste un peu en retrait.

-"Qu'est-ce qui ne va pas ?" demande le patron.

-"D'après vous ?"

Il hésite pas longtemps: "Je sais, il n'y a pas de protection", répond-il un rien agacé.

-"A quelle hauteur sommes-nous ?"

Il s'approche du bord du toit et apprécie du regard la hauteur qui nous sépare du sol:

-"Six mètres environ".

-"Croyez-vous qu'à cette hauteur une chute soit sans conséquence ?"

Vient la réponse mille fois entendue par ailleurs:

-"On fait attention, on a l'habitude".

Je récuse cette argumentation simpliste, évoquant un éventuel malaise, les pieds entravés par les matériaux qui jonchent le sol, la précipitation...

Il vient du département limitrophe, il a pris ce chantier dans le cadre d'un contrat de sous-traitance.

-"Avez-vous des filets de protection ? "

-"Non". Par conséquent, je l'informe que j'arrête le chantier comme m'y autorise l'article L 231-12 du code du travail, pour défaut de protections collectives contre les chutes de hauteur. J'autoriserai la reprise lorsque le chantier aura été sécurisé sur toute sa périphérie. Il pense avoir mal entendu, ou fait semblant:

-"Vous arrêtez le chantier ? C'est pas possible j'ai des délais à respecter".

Je rajoute: "Et la sécurité de votre salarié à assurer".

-" Je suis un artisan, j'ai pas de moyens, vous voulez que je mette la clé sous la porte ou quoi ?"

Je rappelle que les accidents du travail ont un coût humain mais aussi financier. Ça ne le convaint pas, il désigne l'ouvrier de la tête:

-"En voilà un qui va retourner au chômage".

Je relève l'identité du salarié. "Date d'embauche ?"

-"Hier" répond le patron.

-"La déclaration préalable a-t-elle était faite ?"

-"Pas encore eut le temps, mais ma femme doit faire le nécessaire aujourd'hui".

-"Il n'est pas encore déclaré ?"

-" Ce sera fait aujourd'hui. Il était au RMI, je l'ai embauché hier pour ce chantier" précise-t-il.

Je lui demande de m'adresser le justificatif de la déclaration préalable. Je rédige la décision d'arrêt de chantier, il la signe à contrecoeur. Je lui dis qu'il peut s'estimer heureux car j'aurais pu relever l'infraction par procès-verbal et que dans ce cas c'est devant le tribunal correctionnel qu'il se serait expliqué. La perspective d'être jugé pour un défaut de sécurité lui paraît invraisemblable:

-"Vous voulez ré-ouvrir Cayenne ou quoi ?"

C'est pure coïncidence, mais hier soir, il a lu dans le journal que des inspecteurs du travail allaient être recrutés en nombre. Cette perspective ne présage rien de bon selon lui:

-"On ne va plus pouvoir travailler, c'est ça qui va arriver".

Tout en rejoignant le plancher des vaches, il m'explique qu'il a créé cette entreprise après son licenciement pour inaptitude médicale :

-"A cause de l'amiante, on m'a licencié. Si ma maladie professionnelle n'est pas reconnue, il va y avoir du grabuge !".

Je saisis cette occasion pour lui démontrer l'intérêt de prévenir les risques professionnels. Peine perdue !

-"Qu'on me laisse travailler".

Je mets un terme à cette discussion stérile:

-"J'attends la confirmation de la pose des filets avant de revenir vous donner l'autorisation de reprendre les travaux."

Sur ce, je quitte le chantier."

Sans filet (deuxième partie)

"Deux jours plus tard,retour sur le chantier.

-"Vous pouvez passer sur le chantier, c'est OK" m'a dit le patron au téléphone et il a confirmé par fax.

J'emprunte la même échelle, mais cette fois -ci son sommet est encadré par des filets de protection. Lorsque je parviens sur le toit, je retrouve le patron et son salarié préparant le matériel pour la pose des bandes goudronnées.

Je leur fait observer que "Je n'ai pas donné l'autorisation de reprendre le travail sur le toit".

Dès le premier coup d'oeil, je note qu'une partie seulement de la périphérie du bâtiment est pourvue de filets de protection. J'en fais immédiatement l'observation.

-"J'ai pas assez de filets, on les déplacera au fur et à mesure de l'avancement des travaux" me dit-il.

Je ne suis pas d'accord avec ce procédé. Je sais d'expérience comment cela se passe en règle générale: les protections ne sont pas déplacées et on se dépêche de terminer les travaux sur la zone non protégée.

-"J'ai pas assez de filets" rétorque le patron.

-"Où avez-vous eu ceux-ci ?"

-"L'entreprise avec qui j'ai passé le marché me les a prêtés".

Je note que certains filets, en quelques endroits, sont très détériorés: les cordelettes de plusieurs mailles sont arrachées. Plus grave encore, les filets sont distendus et il manque une vis sur deux sur les fixations des supports des potelets. Tout cela rend la résistance de l'ensemble plus qu'aléatoire.

Il partage pas mon analyse, le patron:

-"Écoutez c'est posé comme ça sur tous les chantiers, je vois pas ce que vous voulez de plus ?"

-"C'est faux, heureusement". Pour lui prouver, si besoin était, l'inefficacité de cette protection, j'exerce sur le filet, situé à ma gauche, une pression verticale vers le bas ...celui-ci ploie jusqu'en deçà des genoux, le potelet vacille de droite à gauche...

Je lui demande: "Vous croyez que c'est efficace ça pour arrêter une chute ?". Il ne répond pas et la colère monte:

-" Bon sang vous voulez m'empêcher de bosser, c'est ça que vous voulez ?"

-"Je veux que votre salarié travaille en sécurité".

Le salarié en question s'approche pour venir en aide à son patron: "Ça risque rien, je ferai attention".

-"Ça risque et l'attention se relâche parfois et à cette hauteur ça peut être fatal."

-" Si j'ai bien compris vous ne me donnez pas l'autorisation de reprendre le chantier ?" me demande le patron.

-"Vous avez bien compris. Ces protections sont illusoires, si vous vous appuyez dessus , même légèrement, vous basculez dans le vide...Je ne peux pas vous donner l'autorisation de reprendre dans ces conditions."

Sur un ton ironique, il s'adresse à son ouvrier: " Tu descends, c'est trop dangereux pour toi ici !"

Je tends à l'employeur la décision de refus de reprise des travaux sur le toit. Il la signe sans la lire et la glisse immédiatement dans sa poche.

-"Je vais terminer ce chantier tout seul. Voilà, je ne serai pas emm..."

-"Vous pouvez faire ainsi, mais aucun salarié ne pourra travailler sur le toit", lui-dis-je.

Et c'est ainsi qu'il va terminer le chantier: seul, sans véritable protection contre les chutes de hauteur. Les jours suivants, je suis passé régulièrement à proximité du chantier afin de m'assurer qu'aucun salarié ne travaillait là-haut. Seule, sa silhouette s'affairait sur le toit."




J'ai choisi ce texte en particulier parce que je crois que bien des enjeux fondamentaux de notre société sont révélés par les dialogues de sourds. D'un côté, un type honnête qui fait son boulot d'inspecteur avec humanisme ; de l'autre, un type aux abois, malade et qui n'a sans doute pas le choix.

12:05 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note

Trackbacks

Le billet p*** du jour (3)

Voici donc le troisième volet de cette série destinée à republier les billets de Bereno, l'inspecteur du travail qui a été interdit de blogage par sa hiérarchie. L'idée a été lancée par le Swâmi Petaramesh qui vous donne rendez-vous dans son ashram, ...

Trackback par : Le Petit Champignacien illustré | 08.10.2006

Commentaires

Très belle initiative, cette "chaîne pornographique"... Un des avantages que je concède à Internet : on ne peut pas brûler un blog - tout juste l'éparpiller, mais les messages restent et c'est l'essentiel. (Les censeurs ex-brûleurs de livres continuent d'essayer...)

Personnellement, je pense qu'on devrait supprimer toutes les "Nouvelles du bon Dieu" de Mon poing dans ta poche. C'est blasphématoire. (Dieu qui boit du thé, non mais on croit rêver !)

Ecrit par : Daria | 06.10.2006

Cité dans Blogonautes :
http://blogonautes.blogomaniac.fr/blogonautes-375-la_hierarchie_de_bereno_inspecteur_du_travail_loblige_a_fermer_son_blog.htm

Ecrit par : Dominique | 06.10.2006

C'est curieux... J'ai eu vent de l'affaire par vous, Dominique, et je me suis rendu sur le blog de Swâmi Petaramesh pour en savoir plus. Je n'ai pas laissé de trackback (je ne crois pas savoir m'en servir), ni de commentaires (un peu pressé, j'en mettrai un demain). Tout va trés vite, peut-être un peu trop pour moi...
En espérant que ça puisse être une aide pour Bereno.

Ecrit par : LOBO | 06.10.2006

J'ai placé un rétrolien chez le Swâmi, mais cela n'a pas fonctionné (ses rétroliens sont sans doute un peu trop compliqués puisqu'ils sont antispams). Normalement, on place dans son propre billet le rétrolien à la place de l'URL (lien permanent) quand on veut afficher un lien, c'est le même principe lors de la publication. En outre, mon billet merdouille comme je l'explique dans le commentaire du billet précédent, mais là c'est la faute de H&F qui ne permet pas de commentaires. Donc j'ai laissé un lien dans un commentaire au Swâmi et l'important est qu'il y ait un lien vers le billet que l'on reproduit : cela augmente le bouzzin. Ma prochaine étape : Borloo en tag.

Ecrit par : Dominique | 06.10.2006

Vous pouvez télécharger la première partie du blog de Bereno :
http://www.bigupload.com/d=48090E33
Et aussi, sur rezo.net : ses archives de 2006

Ecrit par : Furyo | 07.10.2006

Il est impensable qu'une personne qui aide les salariés soit bloqué par sa hiérarchie et ne puisse s'exprimer. Alors qu"elle devrait avoir la même optique

Ecrit par : lechat | 30.01.2008

bonjour, j'ai rouvé ce billet fort intéressant :) je me demnadais pourquoi cette précision :n'hard discount sur l'inspecteur du travail' ... ;) je te souhaite une bonnne continuation !

Ecrit par : mrbark | 31.03.2008

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