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17.10.2006

Toros de lidia

Les boucqués ne font jamais long feu, ou alors cachés, terrés, terrorisés. Même dissimulés dans une vieille malle de voyage, on sent leurs présences inquiètes et l’odeur douce de leurs plaies, du sang qu’ils ne cessent de saigner. Ils implorent la clémence et reçoivent le châtiment.

Ce sont des hommes blessés (jamais des femmes) dont les démarches chancelantes attisent immanquablement la haine. Les boucqués ont un visage différent pour chacun, mais pour tous la gueule des mauvais jours, des mauvais endroits aux mauvais moments. Voir un boucqué, c’est tout de suite se souvenir de la faim, de la peur, de la solitude, de la disparition d’un amour et du caillou dans la chaussure et de la fatigue d’avoir mal, d’être soi, d’exister…

Le boucqué paye pour nos mauvais souvenirs. Trouvé par les gamins qui lui jettent des pierres, il s'abrite sous un porche. Une pierre frappe la porte et c’est Blas, Candida, Salvador ou un autre qui le renvoie dans la rue à grands coups de pieds. Le boucqué vagit et boîte et saigne. Une pierre l’atteint en pleine tempe, il s’écroule à quatre pattes et les gamins lui font une ronde d’insultes, de crachats. Et c’est Blas, Candida, Salvador ou une autre qui sort le fusil à la main, la colère dans chaque muscle et pour achever le boucqué à coups de crosse. C’est que la poudre est chère et que tous en ont besoin.

Le boucqué abandonné, mourant, gémit des heures sous le soleil de midi. Il crève pendant la sieste. Le soir, les hommes saouls lui pissent dessus et les chiens arrachent des morceaux qu’ils dédaignent un peu plus loin. Quand l’odeur devient insupportable, on va le jeter dans la jungle prés des anciens campements indiens ou bien on le brûle sur place aspergé de mauvais alcool, un mégot jeté sur le tout.


(Corrigé le lendemain : six mots effacés, une virgule enlevée et deux mots modifiés).

13:40 Publié dans Los tristes | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note

Commentaires

Un très beau billet, Lobo, tu peux être fier de Los tristes.

A lire : "Le bouc émissaire" de René Girard, Grasset & Fasquelle, 1982.

Bises boréales,
Elise.

Ecrit par : Daria | 17.10.2006

Sans fausse modestie, je trouve que je viens d'enchaîner mon pire Des nouvelles du bon Dieu et mon pire Los tristes. Sinon, j'aurais apprécié que les boucqués restent simplement des boucqués, ça m'apprendra à faire dans la facilité.

Bises normales.

Ecrit par : LOBO | 18.10.2006

Pour La Mère de tous les maux, je suis assez d'accord, mais pas pour Toros de lidia. Peut-être que tu manques l'objectif de cette série, mais je le trouve bien écrit. Cela dit, quel crédit peut-on accorder à l'opinion de quelqu'un qui trouve que Common People de Pulp est un morceau de génie ?

Ecrit par : Daria | 18.10.2006

Alors, tu devrais m'aider à corriger La mère de tous les maux.

Ecrit par : LOBO | 18.10.2006

Perso, je trouve les images de Lobo bien plus belles que les idées de Girard...

Ecrit par : Boubou | 18.10.2006

Ah, ah! Ca m'aurait étonné que Boubou ne réagisse pas sur Girard!! La tragédie c'est quand même son truc - euh intellectuellement parlant, évidemment! Daria, je ne voudrais pas que tu penses que je remette en cause ta connaissance de la tragédie, pas du tout. Mais pour moi, Boubou restera toujours la spécialiste, en attendant de la lire un jour ;)
Je vois dans ce texte une sorte de renversement des minotaures des dessins de Picasso. Bravo, j'ai pris beaucoup du plaisir et en même temps je me demande si je ne suis pas parfois ces Blas, Candida ou Salvador
Bises à l'artiste.
Charlotte

Ecrit par : charlotte | 19.10.2006

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