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25.10.2006

Mala suerte

C’est après le départ des Indiens que sont apparus les tristes. Comme si une malédiction avait frappé le village. Comme si d’avoir tiré au fusil quelques qinchua, éventré la forêt, souillé la rivière devait être puni par l’incarnation des autres, de ces éphémères qui crèvent à la tombée de la nuit, qui se crèvent à la tâche ou que l’on achève comme des bêtes malades, contaminée, contaminante. Les anciens parlent d’un temps sans les tristes, un temps qu’ils jugent meilleur, même si c’était celui de la famine, du choléra, et des mort-nés. Le tribut à la mort leur semblait plus juste.

On apprenait des Indiens le nom des animaux et des plantes. Un quiproquo tournait de temps en temps au meurtre. C’était le bon temps.

Tous se souvenaient encore de ce qu’ils avaient quitté. Une maison pauvre du quartier pauvre d’un pueblo accroché à une terre pauvre. Tout ça se trouvait de l’autre coté de la grande traversée, du mal de mer et des kilos vomis par-dessus bord. Là-bas, la terre appartenait à quelques-uns ; ici, elle se donnait au premier arrivé. Elle faisait des concessions.

Personne ne se souvient du jour, de l’année exacte de l’arrivée des tristes. Ni si le premier fût un hémère, un faiseux ou un boucqué. On a pu confondre d’ailleurs... L’hémère avec celui de passage ou le faiseux avec le fou. Mais les anciens sont d’accords pour dire que ce fût quand la mort déserta le village, après plusieurs années consécutives de bonnes récoltes, aprés la construction d’une église, aprés l’arrivée du médecin qu’apparurent les tristes. Et oui, sans doute, c’était une malédiction.

Mais si les hémères rendent les soirées affreusement nostalgiques, même si les faiseux inquiètent, même si les boucqués soulagent et font honte, la véritable malédiction pour le pays fut l’arrivée des colonels et pour le village, l'arrivée des absents.

08:55 Publié dans Los tristes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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