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28.01.2007

Suerte y faena

Je rentre de la promenade avec Henri et le kangourou. Henri chantonne :
-Si tu avances dans l’ergastule, comment veux-tu, comment veux-tu…
-Ta gueule l’Abbé, ça fait pas deux mois qu’on cohabite (l’Abbé lève un pouce vainqueur et répète à voix basse qu’on cohabite) et tu me tapes déjà sur les nerfs, alors retourne à tes livres et me fais pas chier avec tes comptines.
-Je t’énerve plus que le mammifère qui pue et qui chie partout ?
-L’Abbé, la philosophie, c’est peut-être ton truc, mais pour la zoologie tu repasseras. Ce kangourou roux (Macropus rufus) est bien plus qu’un mammifère, regarde-le, il a des poches sous les yeux, c’est un marsupial.
-Cette sous-classe (pas mal, l’Abbé, ça rentre) dont tu m’as dit que les femelles avaient deux chattes ? Heureux animal.
Pendant que l’on parle de lui, l’animal nous fait une de ces énormes merdes dont il a le secret. Faudra m’expliquer un jour pourquoi il chie systématiquement au retour de la promenade.
-Hé l’Abbé, au lieu de fantasmer, sors la wassingue, c’est jour pair, t’es de corvée.

Des taules, j’en ai fait pas mal, des terribles, des dures, des glauques et des pas mûres comme dit l’Abbé, des étrangères même où tu comprends pas la langue qu’on te gueule après. Je n’y ai pas trop perdu mon temps, je cantine comme pas deux, je suis le roi du yoyo, j’ai appris à lire de vrais livres, le marocain à Marrakech et tout l’abécédaire du parfait marlou ainsi que le who’s who de la truanderie

Je choisis mes co-détenus avec soin utilisant mes nécessaires études pour me retrouver en cellule avec d’autres longues peines un peu plus cultivées que la moyenne. L’Abbé fait un doctorat de philo, moi, je suis zoophile comme il dit. DEA de biologie bientôt fini. L’administration a trouvé drôle de nous adjoindre un kangourou en pensant que de zoologue à dresseur, il n’y a qu’un pas. Fallait pas voter Sarkozy, c’est plus une dérive sécuritaire, c’est Thoiry à la Santé. Le kangourou s’est fait la belle lors d’un transfert entre deux zoos, divaguant sur la chaussée, il a tué un vieux en provoquant un accident de la route… Si la peine de mort n’était pas réservée qu’aux homicides volontaires, on serait tranquille. Au lieu de ça, on l’éduque. L’Abbé lui parle d’Aristote et moi, j’essaie de le faire chier le plus près possible des gogues.

L’Abbé, sa vraie passion, c’est l’enculade. De petits garçons. Multirécidiviste. Je lui ai interdit en arrivant de me parler de ses affaires et je lui ai clairement fait comprendre que je parlerais pas des miennes. Il ne m’en veut pas trop puisque nous savons tous les deux que les pointeurs sont les premières victimes de viols en prison. Et que l’Abbé n’aime l’enculade que du côté face. Avec moi, il est bien tombé, je l’emmerde pas.

Le modus vivendi est le suivant. Les corvées, ménage, cuisine, nous échoient un jour sur deux. On a exempté l’animal malgré les supplications de l’Abbé qui y voyait une mesure pédagogique. La cellule doit être clean en permanence. Les heures consacrées au travail intellectuel sont silencieuses. On ne parle jamais de nos affaires. Celles de l’Abbé, je les apprises en promenade. Lui, personne ne lui parle de toute façon. Le reste du temps, on entretient un badinage abscons qui doit passer en permanence de la haute volée lexicale à la scatologie ou à l’insulte. L’Abbé me fait des conférences sur les philosophes grecs (son choix ne me paraît pas dépourvu d’humour) et je tâche de lui apprendre la systématique. On noie le tout dans des allusions ordurières pour ne pas ressembler au Collège de France. Le samedi soir, c’est whisky avec parcimonie et Sub à volonté. Économiquement parlant tout ce qui est dans la cellule est commun. Comme nous refusons tous les deux de travailler, et que nous ne recevons pas de colis, on rationne l’alcool. Le Sub, lui, est gracieusement fourni par l’administration vu que j’ai eu le bon goût de me signaler comme héroïnomane (bien que je ne supporte pas les piqûres).

Ce soir, l’Abbé fait un gratin de ravioli. Une boîte de halva ajourée et une bougie chauffe-plat lui servent de cuisinière. Il ouvre la boîte de ravioli, verse le gruyère râpé dessus, recouvre d’une feuille de papier alu percée et pose le tout sur la cuisinière. Au loin, on entend gueuler le ara qui s’est fait arrêter pour outrage. « Mooooooort aux vaches ! Mooooooort aux vaches ! » C’est le secteur des préventives, il nous fera pas chier longtemps. Ils sont dix par cellule, il finira par se faire étrangler.

De temps en temps, le soir, on se fait la lecture. En ce moment, c’est les Métamorphoses contre L’agression, une histoire naturelle du mal. L’Abbé est un fanatique de Konrad Lorenz depuis que je lui ai sorti celle-ci un soir où son bavardage sur la grandeur de la civilisation grecque était plus emphatique qu’à l’accoutumée. « Je crois avoir trouvé le lien manquant entre le chimpanzé et l’homme civilisé. C’est nous. » Le samedi soir, quand nous sommes suffisamment imbibés, on se relit nos passages préférés, je lui réclame le mythe de l’hermaphrodite dans le Banquet, lui ne veut entendre que les éthologues. Au bout d’un moment, trop saouls pour lire, on se fait des devinettes sur le mode habituel :
-Chien de l’enfer.
-Amour ?
-Chacal de mes deux, plutôt.
-Anubis !
Ça ne fait rire que nous. On joue jusqu’au silence, quand la viscosité cérébrale augmente tant qu’on ne parle plus, ne pense plus, et on s’endort en bavant, débraillés, prisonniers.




Pour comprendre de quoi il retourne, voir ici et .

Ce texte est très, très librement inspiré de Suerte de Claude Lucas dans la formidable collection Terre Humaine.

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Commentaires

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Ecrit par : lenep | 28.01.2007

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