« Réouverture officielle. | Page d'accueil | B.A. »

26.03.2009

Portrait de la myxine

Les baleines meurent, c'est un fait.

On a déjà vu des baleines mourir. A la télé, en tout cas. Elles agonisent dans de grands bouillons d'écume rougie au milieu des baleiniers en poussant leur chant du cygne - car les baleines sont de sacrées copieuses. Poursuivie par deux baleiniers, l'un tokyoïte, l'autre kyotoïte, elles ondulent une dernière fois en s'interrogeant sur la vacuité du monde et en regrettant de n'avoir rien mangé d'autre que du krill. C'est triste. On les monte sur le navire vainqueur dont le sillage rougeoit à son tour pendant qu'on dépèce l'animal. On fera sécher son pénis pour frimer dans les vestiaires. Sur le navire bredouille, tous les marins se font seppuku et le sang coule le long du baleinier. Les japonais sont mauvais perdant. Si vous voulez évitez de tâcher de sang votre moquette neuve, ne battez jamais un japonais au scrabble.

Mais les baleines meurent aussi naturellement. On ne voit pas ça à la télé. Elles attrapent des rhumes parce qu'elles vivent dans un milieu humide. La baleine est fragile et le rhume triomphe du gigantesque animal dont la carcasse dérive avant de couler. D'abord, la dépouille est dévorée par les requins. On fait d'eux de redoutables chasseurs, profilés pour tuer, alors que ce sont surtout des fainéants opportunistes qui ne dédaignent pas la charogne. Le requin, fier de sa réputation, ne se nourrit ainsi qu'en cachette et à l'heure de l'apéro. Puis, la curée achevée, la dépouille coule avec la majesté silencieuse que confèrent la mort et la mer à toutes choses. Quelques milliers de mètres plus bas, la baleine échoue sur la plaine abyssale.

La plaine abyssale est un des plus grands écosystèmes de la planète. Elle s'étend à perte de vue et c'est bien dommage car on y voit rien. Il y fait froid, il y fait nuit, c'est le monde idéal du dépressif. La pression y est si énorme que même un trader n'y tiendrait pas. D'ailleurs, on y voit jamais de trader, ou alors dépressifs.

Autour du cadavre surgissent les myxines. La myxine est injustement méconnue. Elle est pourtant voisine de la lamproie, ce qui ne nous avance guère. Les scientifiques pensent qu'elle est anguiliforme, alors qu'elle ressemble à un ver. Un gros ver, quelque part entre la taille de mon bras et celle du vôtre. Elle est à la laideur ce que le haïku est à la poésie, une forme épurée, dont la simplicité ne cache pas la perfection. Même un zoophile chevronné débanderait tant elle est laide. C'est dommage, son squelette cartilagineux est d'une souplesse à toute épreuve et sa bouche est dévorante. Sa langue est pourvue de deux rangées de dents, ce qui n'est pas commun, même dans les bordels suisses les plus huppés. Elle a une unique dent sur la palais. Tout cela est éminemment sexy. Hélas, elle se nourrit d'une façon telle que les estomacs les plus accrochés se révulsent comme les autres. C'est un vrai tue-l'amour.

Comme les asticots sur la souris, les myxines grouillent sur la baleine morte. Le milieu aquatique donne à la vision une mollesse hypnotique. Elles ondulent comme des algues. Puis elles disparaissent, une à une. Elles s'enfoncent dans les chairs, car la bouche de la myxine est faite de telle façon que le charognard puisse s'enfoncer dans la charogne et se repaître de l'animal. Elle se nourrit de l'intérieur de la bête. Dans ces conditions, difficile d'inviter la myxine à souper en bonne compagnie.

Puis, alors qu'il ne reste plus que des os, elle repart dans l'obscurité, solitaire, affronter la faim en attendant que des cieux noirs tombe un nouveau cadavre de baleine.

16:39 Publié dans Totems | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note