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30.03.2009

Demande à la poussière

On se tient par définition du mauvais côté du temps.

Lorsqu'on tourne la tête vers le futur, et malgré les certitudes fragiles qui nous habitent, on observe un champ des possibles, infini et mouvant, inextricables. A tirer sur un fil que l'on croit libre, on se retrouve avec un écheveau dans la main. Il s'agit alors d'y démêler sa propre vie, patiemment... au fil du temps...

Le passé offre, lui, une clarté particulière. C'est dans ce passé que se trouvent les certitudes, la charpente d'une personnalité qui peut encore se tenir debout du simple fait d'avoir été. Et pourtant...

On ne se tient que maintenant. Et parfois, on a le privilège cruel d'être si peu dans ce présent que l'on regarde surtout un passé s'accomplir sous nos yeux. C'est assez rare d'observer, en temps réel, une rose faner, une photographie jaunir, la constitution du voile de poussière qui se dépose sur toute chose. D'habitude, on ne voit ces choses qu'a posteriori. Un matin, on se rend compte que l'eau s'est évaporée dans le vase, y déposant un voile de calcaire. Le carmin des pétales a viré au vert de gris. Le bouton épuisé penche sa tête vers le sol. Il réclame son enterrement. Les feuilles sont tombées et ont jauni. Et personne n'a observé cette petite mort s'accomplir.

Je regarde des photographies jaunir, les teintes s'estompent sous mon regard, les contrastes se perdent. Je peine, de plus en plus, à reconnaître les visages familiers. Ils s'altèrent pour la raison même qu'ils ont été fixés pour toujours. Ils changent justement parce qu'ils ne changent pas. Le sourire spontané se transforme en grimace.

On passe son temps à construire les ruines du futur, à photographier ceux qui mourront, à s'offrir des déchets, de la poussière.

Sur les photos jaunies, on fini par ne plus se reconnaître soi-même. Et on ne sait alors, qui, du portrait, ou de celui qui le regarde, est le plus mort.

Et puisqu'il faut vivre, on trouve encore la force de trouver belle dans un rayon de soleil printanier, la danse de la poussière qui finira par ternir à jamais ce passé qui nous tenait lieu de certitude.

14:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

B.A.

Salut à tous,

Vous avez un ordinateur portable pourri qui prend la poussière ? Il a un traitement de texte et une connexion internet ? Il est invendable ?

Filez-le moi, vous ferez un heureux.

Contactez-moi à blaise.zagalia(chez)laposte.net

12:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

26.03.2009

Portrait de la myxine

Les baleines meurent, c'est un fait.

On a déjà vu des baleines mourir. A la télé, en tout cas. Elles agonisent dans de grands bouillons d'écume rougie au milieu des baleiniers en poussant leur chant du cygne - car les baleines sont de sacrées copieuses. Poursuivie par deux baleiniers, l'un tokyoïte, l'autre kyotoïte, elles ondulent une dernière fois en s'interrogeant sur la vacuité du monde et en regrettant de n'avoir rien mangé d'autre que du krill. C'est triste. On les monte sur le navire vainqueur dont le sillage rougeoit à son tour pendant qu'on dépèce l'animal. On fera sécher son pénis pour frimer dans les vestiaires. Sur le navire bredouille, tous les marins se font seppuku et le sang coule le long du baleinier. Les japonais sont mauvais perdant. Si vous voulez évitez de tâcher de sang votre moquette neuve, ne battez jamais un japonais au scrabble.

Mais les baleines meurent aussi naturellement. On ne voit pas ça à la télé. Elles attrapent des rhumes parce qu'elles vivent dans un milieu humide. La baleine est fragile et le rhume triomphe du gigantesque animal dont la carcasse dérive avant de couler. D'abord, la dépouille est dévorée par les requins. On fait d'eux de redoutables chasseurs, profilés pour tuer, alors que ce sont surtout des fainéants opportunistes qui ne dédaignent pas la charogne. Le requin, fier de sa réputation, ne se nourrit ainsi qu'en cachette et à l'heure de l'apéro. Puis, la curée achevée, la dépouille coule avec la majesté silencieuse que confèrent la mort et la mer à toutes choses. Quelques milliers de mètres plus bas, la baleine échoue sur la plaine abyssale.

La plaine abyssale est un des plus grands écosystèmes de la planète. Elle s'étend à perte de vue et c'est bien dommage car on y voit rien. Il y fait froid, il y fait nuit, c'est le monde idéal du dépressif. La pression y est si énorme que même un trader n'y tiendrait pas. D'ailleurs, on y voit jamais de trader, ou alors dépressifs.

Autour du cadavre surgissent les myxines. La myxine est injustement méconnue. Elle est pourtant voisine de la lamproie, ce qui ne nous avance guère. Les scientifiques pensent qu'elle est anguiliforme, alors qu'elle ressemble à un ver. Un gros ver, quelque part entre la taille de mon bras et celle du vôtre. Elle est à la laideur ce que le haïku est à la poésie, une forme épurée, dont la simplicité ne cache pas la perfection. Même un zoophile chevronné débanderait tant elle est laide. C'est dommage, son squelette cartilagineux est d'une souplesse à toute épreuve et sa bouche est dévorante. Sa langue est pourvue de deux rangées de dents, ce qui n'est pas commun, même dans les bordels suisses les plus huppés. Elle a une unique dent sur la palais. Tout cela est éminemment sexy. Hélas, elle se nourrit d'une façon telle que les estomacs les plus accrochés se révulsent comme les autres. C'est un vrai tue-l'amour.

Comme les asticots sur la souris, les myxines grouillent sur la baleine morte. Le milieu aquatique donne à la vision une mollesse hypnotique. Elles ondulent comme des algues. Puis elles disparaissent, une à une. Elles s'enfoncent dans les chairs, car la bouche de la myxine est faite de telle façon que le charognard puisse s'enfoncer dans la charogne et se repaître de l'animal. Elle se nourrit de l'intérieur de la bête. Dans ces conditions, difficile d'inviter la myxine à souper en bonne compagnie.

Puis, alors qu'il ne reste plus que des os, elle repart dans l'obscurité, solitaire, affronter la faim en attendant que des cieux noirs tombe un nouveau cadavre de baleine.

16:39 Publié dans Totems | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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