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19.06.2009

La langueur monotone

Il y a deux siècles, on les voyait encore errer l'âme en peine et le front fiévreux, pâles sous un soleil glorieux, affamés aux tavernes. Ils étaient si maigres qu'on voyait à travers. Ils se jetaient des falaises dans les flots déchainés de tempêtes de fin du monde avec un soupir de soulagement et, dans le poing, une lettre dont l'encre se diluait dans l'océan.

C'était les inconsolés, les langoureux, les mélancoliques. Ils cultivaient leur malheur avec une application enfantine, tirant la langue avec un air buté pour savoir ce qui n'allait pas. Et quand, par hasard, un bonheur leur arrivait, ils en éprouvaient une nostalgie immédiate les empêchant d'être heureux. Ces gens , souvent de bonne famille, bien nourris et bien éduqués, revendiquaient un droit inaliénable, le droit à la tristesse.

Aujourd'hui, on se demande systématiquement si ça va ; quoiqu'il arrive il faut que ça aille. Dans le pire des cas, on fait aller. Personne ne sait où mais on va...

Des tristes, il en reste... On les trouvait beaux. On les croyait poètes maudits. On leur imaginait du talent ou de l'âme. Les filles couchaient avec eux parce que de toute façon, ils allaient mourir. Elles gardaient l'espoir secret, en ce faisant, de les guérir, de les changer, de les sauver, de les arracher au malheur. C'était avant l'invention du shopping.

Des tristes, il en reste. Mais au lieu de susciter l'admiration ou l'incompréhension de toute l'Europe, ils sont maintenant classés dans des sous-catégories arides. Le désespéré est devenu un dépressif qu'on bourre de drogues légales avant de l'envoyer en thérapie. S'il refuse, on l'enferme. L'éprouvé est devenu une victime : un statut légal et social qui provoque une pitié automatique et mesurée plutôt que l'effroi. À l'éploré, on propose de faire son deuil, comme si l'on avait pas le droit de porter ses morts le restant de ses jours. Au spleen et au vague à l'âme, on donne des noms d'insectes... On a le bourdon. On a le cafard. Au mieux, les papillons noirs... À la vermine, le malheur d'être soi, d'être ici, d'être né !

Des tristes, il en reste, mais tout a changé. Les béats ont triomphé. On les voit marcher la volonté altière et le front ceint d'une couronne de lauriers en plastique, hâlés sous la neige alpine, repus aux tavernes de Maître Kanter. Ils sont si gras qu'ils font des régimes. Ils crèvent comme des baudruches, l'aorte bouchée, dans une orgie de fin du monde avec un soupir de contentement et dans le poing une saucisse à l'oignon dont la graisse coule sur le lino.

Ce sont les favorisés, les privilégiés, les triomphants. Ils cultivent leur propre bonheur avec une application infantile en jouant avec un lance-flamme et une fourmilière. Et quand, par hasard, un malheur leur arrive, ils en éprouvent une joie immédiate à l'idée de la consolation qui leur est due. Ils courent chez le juge, chez le psy ou, dans le pire des cas, écrivent un mauvais livre qui ne leur a pourtant rien fait. Ce qui les empêche d'être tout à fait malheureux. Ils croient, sans le savoir, à ce passage de la Déclaration d'Indépendance des États-Unis d'Amérique : " Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes  : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. " En fait, ils croient surtout à la toute, toute fin.

C'est l'omniprésence des béats qui les rend si consternants. Leur application permanente au bonheur, fut-il factice, a conduit aux absurdités suivantes : la musique dans les supermarchés, les manifestations conviviales et la joie de porter un enfant. Pour un peu,  on les verrait rire aux enterrements. Heureusement, ils n'y vont plus, c'est trop triste et ils ont besoin de positiver.

Il va de soi, si l'on a quelque doute sur la direction que prend le monde qu'il faut cultiver sa propre langueur pour l'opposer à l'agitation permanente. Si l'avenir appartient au béat, l'apocalypse viendra plus tôt par leur faute et seuls les tristes en mesurent d'ores et déjà l'absurdité.

(Texte inachevé comme tout ce que je fais.)

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09.06.2009

Beautiful losers

Le combat de boxe que je préfère, c'est le combat Ali-Foreman à Kinshasa. Ali a perdu son titre des années avant. Il tente un retour auquel personne ne croit, sauf ceux qui sont prêt à faire de l'argent sur son dos. Foreman est un puncheur redoutable, aux crochets et aux uppercuts dévastateurs, invaincu (40 combats, 37 KO). En plus de sa force de frappe impressionnante, il est increvable sur un ring, il encaisse sans broncher, n'a jamais subi de KO, n'a jamais mis ne serait-ce qu'un genou à terre. C'est un granit noir, on ne le frappe pas, on s'y heurte et on s'y blesse.

Pendant toute la première partie du combat, Foreman travaille Ali dans les cordes. Il le casse, il le brise, il souffle sur les miettes en attendant le KO qui ne manquera pas de venir. C'est plus de la boxe, c'est un passage à tabac. Ali faiblit. Ali perd. Mais il encaisse. C'est tout ce qu'il veut. Il est toujours debout. Les coups de butoir de Foreman tombe sur la garde d'Ali qui le chambre pour l'énerver. Foreman cogne plus dur qu'il ne l'a jamais fait. Puis le combat prend une autre tournure, Foreman épuisé par sa propre puissance donne tout et commence à prendre des contres. À partir du cinquième round, il est déjà battu. Ses crochets cognent dans le vide, on dirait qu'il peine à lever les bras. Le pas est lourd. La boxe maladroite. Ali lui fait mouche en gardant la distance. Il voltige. Il finit par mettre Foreman à terre au huitième round. Épuisé, Foreman met une seconde de trop à se relever. Ce sera le seul KO de sa carrière.

Dès le cinquième round, le combat est perdu pour Foreman. Pourtant, il y retourne. Il va prendre sa leçon. Il va prendre sa raclée. Tout le monde le sait.

Quand je regarde un combat, c'est toujours le perdant qui m'intéresse. Je trouve que la force, le courage, l'honneur se trouvent du côté du perdant. C'est le perdant qui combat. La souffrance physique, la peur, la certitude de la défaite. L'autre fait juste son boulot.

On continue à m'annoncer ma défaite, à me dire que je vais droit dans le mur... Plusieurs rounds sont déjà passés. J'ai déjà beaucoup perdu. Il faudrait, n'est-ce pas,  jeter l'éponge. On oublie sans doute que jeter l'éponge, c'est perdre juste un peu plus tôt, en ayant un peu moins mal. Que c'est simplement rester assis sur un tabouret, se faire soigner, se reposer, renoncer à souffrir, parce qu'on a plus la force de se tenir debout et d'encaisser. Jeter l'éponge, c'est surtout perdre à tout jamais. C'est être sa propre défaite. C'est porter soi-même son propre échec.

Si je me plante, au moins me serai-je planté debout, le froc bien remonté, les jambes bien droites dans tes bottes.

On me dit que je suis un branleur, que je fanfaronne, que je ferais mieux de la fermer. C'est quand même pas normal que je continue de me la raconter avec ce que je prends dans la gueule, que je continue de lever les bras au lieu de coucher les pouces, que je gueule même. Tout ce que je mérite c'est de m'écrouler ou de sortir du ring.

C'est que chez moi, c'est les mots la charpente, le squelette, l'armure. Tant que j'ai mes mots, je suis debout. Je suis du genre à monter à l'échafaud avec une vanne à la gueule. Ce n'est pas de l'inconscience. Je chie dans mon froc comme tout le monde, peut-être même plus. Mais c'est pas une raison. Quitte à crever, autant le faire la gueule ouverte.

Si je vais droit dans le mur, ce sera comme je bois, debout jusqu'à ce que je m'écroule.

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